Amour ?
Tournicoti, tournicota. Il mâchouillait avec maladresse sa décision. Elle n'était pour lui qu'une boule de chewing-gum usée dont le goût sucré n'était plus qu'un lointain souvenir. Mais il continuait de la hacher entre ses dents pour en extraire le peu de sensation qu'il en restait. Il en pétrissait chaque contour croyant pourvoir la contrôler dans son ensemble. Elle se faisait ainsi de plus en plus lisse et réelle. Voletant librement dans son crâne complexe d'homme. Complexe mais mature. Du moins c'est ce qu'il croyait. Mais à tout bien y réfléchir, peut-être que la maturité n'avait rien à voir là-dedans. Finalement, peut-être que cette pensée, si intense soit-elle, n'était que le fruit d'un caprice d'enfant. Un de plus comme il en avait tant eu.
Il abaissa les vitres et laissa le vent s'engouffrer dans l'habitacle de sa voiture. L'air vif lui redonna courage. Si immaturité, il y avait, il l'assumerait. De toute manière il ne pouvait pas continuer éternellement à faire semblant de l'aimer. Vivre l'un sur l'autre n'était plus du tout supportable. Ils ne ressemblaient même pas à des colocataires mal accompagnés. Ils s'étouffaient attendant que l'un des deux craque et abandonne. Mais ils tenaient bon. Aucun n'avait lâché, ils avaient juste répété chaque jour le même manège.
Marc ne se souvenait plus quand cela avait commencé. Juste qu'ils s'aimaient intensément, avec la fougue des jeunes amoureux. Ils s'étaient sentis uniques. Leurs vies respectives n'avaient rien de semblables mais elles s'imbriquaient l'une dans l'autre comme les pièces d'un puzzle. Au début ils n'avaient pas prêté attention à l'ensemble du jeu, heureux du bonheur soudain qui leur inondait les sens. Ils s'installèrent ensemble, se marièrent et eurent deux enfants. En un rien de temps ils venaient d'imbriquer quatre autres pièces au puzzle. A cela étaient venus s'ajouter les dettes, les soucis du travail, les amis, et les autres petits tracas du quotidien. Ils se disputaient pour sortir les poubelles : une pièce de plus. Elle se lançait dans la peinture : une pièce de plus. Si bien qu'ils se retrouvèrent encerclés de morceaux de carton mâché.
Au début, ils pensaient qu'ils pourraient les balayer du revers de la main. Seulement, ils avaient omis un paramètre essentiel que l'on ne pouvait soustraire en aucune façon : le temps. Le temps avait si bien fait les choses qu'ils se croisaient désormais chaque jour comme si c'était la première fois. A ceci près qu'ils n'éprouvaient plus l'un envers l'autre l'attirance d'autrefois. Ils vivaient en inconnus sous le même toit. Ils buvaient le même café et partageaient les mêmes draps. Mais comme si leur cerveau respectif avait occulté l'autre. Ils avaient chacun une photographie de l'être aimé dans leur esprit qu'ils se savaient devoir nier.
A aucun moment les autres pièces ne s'ébranlèrent. On les aurait dit collées les unes aux autres, en rang bien serré, emprisonnant leur couple pour toujours.
Et puis il s'est dit qu'il fallait en finir. Il ne voulait plus vivre en suspens. Il y avait cette fille au boulot qui lui plaisait. Une gourmandise de plus qu'il n'avait pas le droit de toucher, même du regard. Il se sentait coupable de la désirer parce que chaque autre pièce du puzzle lui rappeler qu'il faisait parti d'un jeu qu'on ne pouvait terminer impunément. Il y avait un prix à payer si on trichait. On ne pouvait forcer les pièces à s'imbriquer les unes aux autres sous peine d'introduire dans le jeu de leur vie un élément clandestin. On ne pouvait pas non plus replier les pièces dans le carton sans avoir terminer au préalable la partie. C'eut été sacrilège.
Alors méticuleusement il entreprit de terminer le puzzle. Il ajouta ici et là les éléments qu'il manquait pour former un rectangle plein, tout juste bon à remiser au placard. Il rendait chaque jour infernal pour elle comme pour lui. Tirant tout doucement vers les bords et finissant enfin le travail de toute une vie de leurre. Une vie à faire croire que le bonheur avait toujours été pour eux deux alors qu'il n'avait été que pour eux seuls. Elles s'imbriquèrent avec entrain, toujours plus sombres et tristes, peignant une fresque dure et répulsive.
Le tableau était presque fini. Il lui fallait poser la dernière pièce. L'élément final, majestueux et sauvage. Il se sentait fier de son travail. Il allait pouvoir tirer un trait définitif à cette mascarade. Il serait l'auteur de la meilleure peinture d'amour qu'il ne serait jamais donné d'exister. Il réfléchit. Elle s'appellerait « Rupture ! ». C'était si simple quand il y pensait. Un seul mot suffisait à définir tous les travers qu'il avait endurés ces derniers mois. Et il jubilait à l'idée que ce moment approchait.
Il se gara dans le parking de l'immeuble comme chaque soir. A ceci près qu'il avait le sourire aux lèvres quand il descendit de voiture puis il prit l'ascenseur. Il appuya sur le n°3 pour signaler son étage et ferma les yeux le temps du voyage. Une onde bienfaisante l'inondait, affluait dans ses veines et l'électrisait. Il serait bientôt libre. Il pourrait courtiser sans gêne aucune sa belle d'un jour, celle qu'il continuait de lorgner d'un œil lointain, celle qu'il savait bientôt devenir réelle et palpable.
Lorsque les portes s'ouvrirent, il entendit la mélodie du piano de sa femme. Elle jouait tous les soirs à peu près à l'heure où il rentrait. Hormis son mari, elle n'avait jamais aimé autre chose si fort que ce piano qui lui servait de prétexte pour s'écarter de la vie. C'était son échappatoire et elle tenait à ce qu'on ne la dérange pas quand elle jouait. Marc se doutait que c'était une excuse de plus pour ne pas lui parler. Il y avait eux et puis le piano entre les deux.
Il s'engouffra dans l'appartement sans un bonsoir ou un regard. Elle lui tournait le dos de toute manière, cela n'aurait rien changé. Il longea le couloir, entra dans sa chambre et prépara sa valise. Il n'avait pas besoin de grand-chose, au pire il reviendrait. Le nécessaire de toilette, quelques vêtements et son ordinateur portable.
Il fit le chemin en sens inverse et avant de franchir le seuil pour sortir du cadre de sa vie passée, il lâcha à sa femme un « Je pars », froid et catégorique. Elle ne se retourna pas. Elle avait à peine interrompu son morceau, juste le temps de jauger si cette phrase en appelait une autre. Silence. Elle recommença à pianoter comme si rien ne s'était dit.
Il sortit, prit l'ascenseur et rumina tout le long de la descente. Elle n'avait pas bougé, rien dit, rien murmurer. Pas une larme. Il avait espéré quelque chose d'humain dans cette rupture. Pour ce qu'il en savait, les couples se déchiraient, regrettaient, se crachaient dessus. Eux se résumaient à « rien ». Elle aurait pu s'insurger, le supplier, lui rappeler qu'un temps ils s'étaient aimés. Au lieu de quoi elle avait laissé la porte se refermer comme si personne n'était jamais entrer. La dernière pièce du puzzle avait un arrière goût de « pas fini », pourtant il avait bien senti toutes les autres s'ébranler, celle-ci une fois posée. Le jeu était donc fini ou pas tout à fait. Il ne le sut jamais.
Alors qu'il déposait ses affaires dans le coffre de sa voiture, sa femme au troisième étage terminait gracieusement son morceau. Elle se leva et ouvrit en grand les trois battants de la porte-fenêtre donnant sur la rue. La brise du soir était légère et douce, quoiqu'un brin poussiéreuse, elle ne pouvait expliquer pourquoi mais cela lui plaisait. Elle revint vers son piano, le caressa doucement cherchant ses appuis. Elle voulait pour lui une musique douce et enjôleuse. Un requiem par exemple. Oui, c'est ce qu'il convenait. Elle allait lui jouer un requiem. Un instant elle utilisa son corps comme un balancier pour porter tout son poids sur le piano et tester ses roues. Elles semblaient assez solides. Elle recula alors, prit son élan et s'élança sur le piano. Il prit un peu de vitesse puis elle le laissa continuer de tout son poids. Il s'engouffra dans la porte-fenêtre et pulvérisa le balcon que son mari devait réparer depuis trop longtemps et qui ne tenait presque plus. Le piano vola quelques dixièmes de secondes et s'écrasa de tout son poids sur la voiture de son mari dans un fracas mélodieux. La dernière pièce du puzzle portait la signature d'un requiem digne de celui de Mozart. Maria pensa, ce tableau je l'appellerais bien « Amour ? ».
Petite Coline, le 2 novembre 2007 ...
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Par recueil-petitecoline, Jeudi 3 Janvier 2008 à 14:27 GMT+2 dans Amour ? (article, RSS)



