Projet en cours
Sans titre (pour le moment)
Ses ongles rongeaient la table depuis plusieurs minutes. Des ongles manucurés, longs et arrondis, limés en brosse comme les cheveux d'Elvis. Leur grincement régulier rappelait à Clotilde le crachotement du saphir caressant le vinyle et déjà elle pouvait entendre au loin "Love me, Love me tender ..." Des ongles comme ceux-là, elle n'en avait encore jamais vus. Pourtant à observer en permanence les mains des uns et des autres, elle avait vu passer de nombreux spécimens : des mains trapues, polies, douces, minuscules, de grandes paluches, des mains aimantes, des boursouflées, d'autres inquiètes ou envahissantes ... Rien qu'en observant une paire de mains elle pouvait donner un premier contour au caractère de son propriétaire.
Seulement avec ces mains-là elle était perdue. Tout était nouveau en elles : les rides prononcées, les cicatrices insolentes ici et là, les ongles peints et limés, la peau blanche et mouchetée d'innombrables tâches de rousseur, les plis des phalanges très marqués et la courbe des os bien trop saillants. Clotilde avait peine à croire que ces mains pouvaient être celles de sa mère. Sa mère biologique, illustre inconnue dans l'encadré de sa vie. Un point d'interrogation posé en travers de sa ligne de vie qui lui barrait la route depuis plusieurs mois.
Et ces ongles continuaient de mâchouiller la froide table du "Café moulu". Leur raclement semblait maintenant envahir la terrasse et faire écho contre les chaises, les tables, les arbres, la borne incendie en contrebas, les voitures en double file pour finalement inonder la place de "Gzic, Gzic" assourdissants d'incohérence. Et la voix suave d'Elvis continuait à résonner en fond sonore.
Ces mains ne pouvaient être les siennes. Clotilde avait les mains maladroites aux ongles rongés par la vie et à la peau légèrement hâlée qui brillait au Soleil. La réplique exact de celles de son père et étrangement, elle s'en rendait compte à cet instant, l'antithèse de celles de cette femme, assise en face d'elle. Une parfaite étrangère qui tentait de rompre le silence ténu qui régnait entre elles par un grattement agaçant. Clotilde pensa qu'elle aurait pu faire des étincelles à ainsi creuser de ses doigts le faux marbre de cette table du vieux bistrot.
Elle ferma les yeux et rembobina le film jusqu'au moment où l'inévitable question s'était posée. Après deux ans en fac de lettres à feindre un enthousiasme inexistant, elle avait dû faire face au : « Où vais-je ? ». A tourner en rond autour de l'interrogation de sa destinée, il lui était ainsi devenu évident qu'avant de pouvoir dessiner un soupçon de réponse elle devait d'abord répondre à cette question, plus naturelle : « D'où je viens ? ». Elle avait la moitié de la réponse depuis 21 ans maintenant. L'autre restait encore l'inconnue X d'une équation qu'elle n'allait pas aimer, elle le savait. Pourtant elle devait en passer par là avant de se tracer un chemin vers le monde des adultes, si froid et affable. L'idée de franchir la frontière de l'autre monde, celle des contraintes et complexités, ne lui plaisait guère mais tout le monde sautait le pas autour d'elle. Et même si parfois les regrets poussaient certaines âmes à revenir en arrière, personne à ce jour n'avait fait demi-tour, comme preuve que l'après avait sûrement du bon.
Il lui fallut chercher la deuxième moitié de réponse. Ce point d'interrogation obstinément cramponner à sa chair et son sang lui arrachait par lambeaux le peu de sensibilité qu'elle avait. Parce que force était de constater que, pour affronter cette épreuve, elle devait monter un mur épais et froid d'indolence. Brique par brique, elle se façonna une barrière contre ce douloureux passé qu'elle exhumait elle-même de ses petites mains frêles. Pelleté après pelleté, elle découvrait un nouveau morceau de son histoire, un fragment de bombe prêt à exploser à chaque instant. Elle se sentait l'enfant martyre avançant à tâtons sur un champ de mines, ne sachant si son prochain pas serait le dernier.
Clotilde rouvrit les yeux et laissa son regard voguer libre sur la place. Le vent d'automne se levait déjà, balayant de ses doigts crochus les rares souvenirs abandonnés de l'été. Il tourbillonnait entre les arbres, tantôt fugace, tantôt doux et chaud, enfant capricieux d'une nature autoritaire, créant des cercles parfaits qui rappelaient à Clotilde un point d'interrogation insatiablement omniprésent. Elle croyait sentir l'épée de Damoclès pesante sur sa tête, l'ineffable question tournant encore et toujours en rond sans arriver à former le point final. Il n'était pourtant pas si difficile à rendre réel. Un point. Qu'est-ce finalement ? Juste un bafouillage sur une feuille de papier. Une trace presque invisible déposé à l'encre par inadvertance. Et celui-ci tardait, se faisait désirer. Pourquoi était-il si dur de marquer un trait définitif à cette mascarade ?
Elle revint bientôt à la réalité. Ses yeux suivirent un moment un couple main dans la main qui remontait la rue et glissèrent malencontreusement sur les mains de sa mère. Elvis s'en était retourné à ses pénates. Le grattement avait cessé et il lui semblait que le silence qui s'installait durait des heures. Un silence massif et imposant qui fut interrompu par un râle venu d'elle ne sut quelle profondeur. Une image se forgea dans un recoin de son esprit : celle de mots emprisonnés au fond d'une grotte qui tentaient de sautiller pour atteindre la surface et se faire entendre. Ils lui faisaient l'impression de puces dans un bocal à cerises, sautant d'un fruit à l'autre et glissant maladroitement sur les appétissantes boules rouges, revenant enfin au point de départ mais ne frayant jamais un chemin vers la sortie. Cette métaphore fit sourire intérieurement Clotilde. Un bocal à cerises ? Quelle idée tout de même ! Elle dut oublier de retenir son sourire car bientôt la voix rauque reprit avec plus d'assurance :
« Dis-moi, Clotilde, tu m'écoutes au moins ? »
Huit mots venaient de prendre forme dans l'air et elle les attrapa au vol non sans quelque maladresse. Ils étaient bien réels cette fois et leur brutalité décontenança la farouche Clotilde. Elle avait à peine eu le temps de les agripper qu'ils s'étaient déjà envolés. Huit mots mal choisis pour un premier contact qu'elle sentait cassant. Il y avait même son prénom, calé au milieu de la phrase, dans une prison d'acier froid et rude.
A suivre ...
Petite Coline.
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Par recueil-petitecoline, Dimanche 6 Janvier 2008 à 11:23 GMT+2 dans Amour ? (article, RSS)



