Illusions
Je suis tombée amoureuse d'une illusion.
Et je ne m'en suis jamais relevée.
Au début ce n'était qu'une imperceptible sensation. A peine un picotement, tel une aiguille picorant délicatement ma peau. Je ne l'aurais sûrement pas remarqué si l'effleurement ne s'était pas intensifié. Avec le temps.
D'une agréable sensation inconnue, mon corps s'est mis à frémir de désir. Je le voulais pour moi. Je voulais le voir, le toucher comme on tâtonne vers l'inconnu excitant. Je voulais de l'aventure. Je l'apercevais de temps à autre et je me suffisais de la vue de son visage et de son corps. Mais bientôt ils ne satisfirent plus ma soif. Mon corps et mon âme réclamaient chaque jour d'avantage. D'avantage d'espoir.
Je ne voulais plus seulement le savoir sous mon seul regard, je voulais le sentir caressant mon corps. Je voulais le sentir en moi. Jouir de sa présence rien que pour moi. Je m'inventait alors une rencontre, une caresse ou une nuit d'amour. Mon imagination servait mon chagrin et emplissait le vide qui me rongeait. Je puisais dans mes songes pour retrouver la délicate chaleur d'un amour illusoire comme la plume caressant avec douceur la peau. Mais chaque fois que je tentais de l'attraper, la propre brise de ma main poussait la plume un peu plus loin, la laissant s'échapper. S'échapper.
De cet amour inaccessible je me suis nourrie jusqu'à l'overdose. Nuit et jour, mon esprit était envahi par lui, par la seule pensée de le revoir. Le revoir.
Mes fantasmes devinrent une drogue lente et pernicieuse s'insinuant lentement dans ma chair. Partout où j'allais il était là. Dans mon cœur, ma tête, sous ma peau. Chaque respiration était pour lui. Chaque souffle de vie, je le lui rendais comme gage d'amour parce que je n'avais d'yeux pour la vie que par lui. Je pouvais presque sentir ses caresses réelles. Brièvement. Et j'en redemandais encore. Et encore.
Puis cette drogue est devenue poison. Penser à lui ne me suffisait plus. J'étais en manque. Et pas seulement en manque de lui. Mais aussi en manque d'amour, en manque d'espoir, en manque de vie, en manque de tout. De tout.
Il me fallait faire une cure que je ne désirais pas. Je pensais les choses plus simples mais elles ne l'étaient plus. J'avais passé une limite à ne pas franchir et j'en payer le prix fort. J'ai essayé de l'oublier. En vain. Je m'imaginais rayant au couteau son visage de mon esprit. Et plus je l'effaçais mieux il réapparaissait. Intensément. Je grattais avec violence, m'écorchais le cœur pour finalement mieux en creuser les traits.
Alors j'ai commencé par saigner mes veines pour laisser couler son nom. J'ai bu pour noyer mon âme. Je me suis jetée à corps perdu dans les bras d'autres hommes espérant l'oublier dans le regard d'un autre. Pour rien.
Chaque tentative me plongeait toujours plus dans cet abîme comme le mal alimentant le mal.
Et puisque le mal continue à me ronger je dois en finir. Puisque mon amour ne dépassera jamais mes illusions, puisque l'espoir n'existe que dans mes songes, je dois terminer mon histoire comme elle a commencé. Je ne demande rien si ce n'est que mes rêves deviennent réalité ou qu'ils durent dans une autre. Peut-être ailleurs. Ce serait mieux. Pour lui, pour moi, pour tous. Il ne veut pas de moi ici mais sûrement voudra-t-il de moi ailleurs, dans un monde autre que celui qui m'enchaîne à ces accrocs de la vie. J'aimerais dire que je suis morte d'amour pour lui. Pourtant je ne suis pas morte. Pas tout à fait.
Je suis tombée amoureuse d'une illusion.
Et je ne m'en relèverai jamais.
L'inspecteur de police replia la feuille tachée de sang entre ses mains gantées. Il la glissa dans une pochette numérotée qu'il pria à son adjoint de joindre au dossier. La lumière vive des sirènes de police l'aveuglait. Il détestait les sentir percer ses yeux. Et puis il détestait surtout sentir qu'elles ternissaient les cadavres. On ne leur offrait pas les feux de la rampe. Non, on les exposait au mépris de l'homme devant l'horreur de la mort. Il demanda qu'on les arrête. Puis il se pencha sur le corps de la jeune fille. Si jeune, si belle. Elle avait fait le saut de l'ange depuis les quinze mètres qui séparaient le haut de l'immeuble du bitume noir. Certains en arrivaient là. La vie était à ce point si dure qu'on ne trouvait la solution que dans la mort. On s'attache à vouloir grandir, à se battre pour atteindre une sagesse inespérée. Une paix méritée. Finalement, à quoi sert-il de vieillir puisque notre ultime seconde de sagesse est celle de notre mort ? Il repensa aux quelques mots qu'elle avait écrits. Insignifiants aux yeux du monde. Il lui avait fallu beaucoup de courage pour les délivrer, vrais et entiers, et ils retombaient dans l'oubli à peine dévoilés. Parce que personne n'avait le cœur d'y porter intérêt. Parce qu'admettre qu'ils transpiraient de vérité revenait à reconnaître ses propres échecs.
Il pensa : « La passion est destructrice jusque dans la mort. Parfois lorsque les illusions vous assaillent et que vous ne vivez plus que pour elles, il vaut mieux plonger. La mort soulage. La mort libère. Peut-être même ouvre-t-elle d'autres portes où il est possible de toucher du doigt ses rêves comme d'innombrables sphères tournants autour de soi. On les caresse, on les laisse courir entre ses mains et puis on choisit. Moi, c'est ce rêve-là que je veux vivre. »
Alors qu'il remontait la fermeture éclair sur le visage de la jeune fille, il crut percevoir une ombre de paix dans son sourire. A choisir entre le rêve et la réalité elle avait préféré le plus sournois. Elle avait pris une décision, fait le choix d'une sphère unique où seul son amour aurait le droit de respirer. Mais qu'importe, sur cette terre, le dossier était clos. Ici aucun rêve ne pouvait survivre. Notre seule certitude était que la mort viendrait un jour nous prendre tout, pour sûrement mieux. Enfin qui sait ?
Petite Coline (Texte inspiré un certain mois de juin 2007 ...)
Merci de respecter les droits de l'auteur
Par recueil-petitecoline, Mercredi 9 Janvier 2008 à 21:40 GMT+2 dans Amour ? (article, RSS)




