Jeudi 3 Janvier 2008
Il voulait aller à Bombay ...
Par recueil-petitecoline, Jeudi 3 Janvier 2008 à 13:48 GMT+2 dans Amour ?
Il voulait aller à Bombay. Bombay, la magnifique. Capitale des bidonvilles et du cinéma bollywoodien. Voilà, Bombay, tout court. Et rien d'autre. Parce que lorsqu'on choisit de s'évader on ne compte pas sur de multiples destinations. Il n'en faut qu'une et il faut s'y tenir. Il a pointé le doigt sur Bombay et crié : "C'est là !! Là que je m'échappe."
Monotonie et lassitude obligent, il rêvait de vacances hors norme. Alors que ses collègues et amis optaient pour des îles paradisiaques, au sable fin et chaud, lui, plongeait dans le cœur de la pauvreté et de l'exotisme urbain et malsain. Pas de plages aux paysages de cartes postales qui tiennent. Juste quelques extravagances culturelles venues des profondeurs d'un pays unique, reflet de la déchéance humaine.
Il voulait aller à Bombay et finalement il a atterri à New York City. Pourquoi New York ? D'habitude il fallait faire escale à Los Angeles. Paris - LA - Bombay. Logique. Mais il y avait eu des intempéries. Violents. Il le saurait peu de temps après, en regardant les reportages des analystes météorologiques qui diffuseraient leur bulletin en boucle sur les chaînes TV des bars de l'aéroport. On avait dû faire escale plus tôt pour ne pas tenter le diable. On ne voulait pas d'un autre crash. "On" avait décidé que ce serait New York. Ironie du sort.
La belle et intrépide. Immense amas de building imposants et autoritaires. New York, la froide et parfois fragile. New York, la prétentieuse, qui malgré les récents évènements de 2001, restait la fière et insurmontable ville de la côte est des Etats-Unis. "New York, c'est plat", avait-il pensé tout de suite. Il aspirait au dépaysement et il retombait malencontreusement dans le même schéma que Paris. Il atterrissait dans une ville construite par l'homme, à l'architecture implacable, un monstre de culture occidentale. Toujours droite dans quelque sens que l'on regarde. Façonnée par la main de l'homme blanc et riche. Il était bien loin des rues chaotiques de Bombay posées ici et là par le hasard des rencontres de peuples tous aussi différents les uns des autres. Il ne voulait pas retrouver les rues bondées de taxis surexcités. Il ne voulait pas replonger dans les bouches béantes des métros. Il ne voulait pas croiser des gens qu'il aurait l'impression de reconnaître parce que tout bonnement, chaque ville occidentale n'était pour lui qu'une pâle copie de la précédente.
La tempête se prolongeait pour la nuit. "On" en saurait plus demain. Il s'insurgeait dans son for intérieur. Il fallait lui présenter ce "on" au plus vite. Qu'il lui explique. Mais "On" n'existait pas. "On" était une fois de plus le reflet d'une civilisation basée sur la décision censée collective. Il n'y avait pas de "On" à Bombay. Parce que "on" est un con. "On" à Bombay c'était le désespoir de toute une nation meurtrie. "On" à Bombay c'était les autres. Il ne pouvait exister de "on" là-bas. Juste "je", "nous" ou parfois "vous" parce qu'ils parlaient tous en leur nom propre. Chacun pour sa pomme. La décision collective, prétendument pour le bien de tous, n'existait pas dans cette ville-là. La seule décision possible c'était "chacun pour soi".
Il se sentait happé par sa propre civilisation. "On" voulait l'empêcher de traverser l'océan Pacifique pour retrouver la vraie nature de l'homme. "On" savait qu'il y serait heureux et "on" ne voulait pas que cela se produise. Alors "on" avait créé une tempête pour qu'il reste parmi "on".
Une hôtesse leur proposa une chambre d'hôtel déjà payée pour passer la nuit. Tout était cadré, préparé à l'avance. Il dit "non merci, je veux encore pouvoir choisir où je vais dormir". Il récupéra quelques affaires et sortit à la recherche d'un taxi. Il héla un type dans sa voiture jaune. Cocu jusqu'à l'os. Le chauffeur, un grand black transpirant la sueur, le cheese burger et la cigarette mentholée, lui demanda sa destination. En américain comme "on" dit en France !!! Le dépaysement était si peu marqué qu'il l'avait pris pour un gars du pays. La frontière entre chaque population occidentale était trop mince qu'il était autant Parisien, New Yorkais ou Londonien. Il sourit et avec son Anglais à l'accent résolument français, il répondit : "Anywhere i can sleep !!!". Le grand black lui fit découvrir toutes ses dents. Blanches et impeccables comme tout ce que ce monde construisait. Parfaites. "As you want, froggy !" et il démarra avec assurance, pénétrant dans le cœur de la ville, parcourant les grandes avenues longilignes. Les caressant avec douceur. Effleurant de ses pneus le bitume fumant de la ville qui ne dort jamais. Pas de coup de frein brusque, pas de grand virage, pas d'emmerdeur mal luné pour vous plaquer contre le trottoir. Non, il rentrait dans une ville belle comme les jambes d'une femme. Douces, charmeuses, enivrantes. La pluie tombait en trombe dans la ville mais il pouvait tout de même en distinguer les traits.
Cette ville, qui d'un premier abord lui avait semblé dénuée de toute identité, l'intriguait désormais. Il se sentait petit face à l'imposant caractère de cette féminité à peine sortie de la puberté humaine. Une jeune adolescente de tout juste cinq cent ans mais pleine de maturité et d'ambition. Il en était écrasé par sa supériorité.
Il demanda au grand black si finalement il ne pouvait pas lui faire faire un tour de la ville. Histoire de s'immerger quelques temps. Cette ville lui faisait si peur que quittait le taxi maintenant lui causerait une panique folle. Il lui fallait d'abord apprivoiser la sauvageonne. Et comme si le chauffeur ne connaissait rien d'autre, il lui répondit : "As you want, froggy !". Puis une deuxième fois tout bas, presque pour lui tout seul.
Il colla son visage à la vitre ruisselante et observa cette scène qui se succédait. Il croyait voir défiler un paysage comme dans les mauvais films américains où l'arrière fond n'était autre qu'une bobine mal cadrée. Les magasins se suivaient telles des fourmis alignées, sages au possible, écrasées par la masse des buildings mais assez fortes pour en supporter le poids. Tout était ordonné, classé. Les ethnies regroupées ensemble. Les riches d'un côté et les pauvres de l'autre. Les sex-shop d'un côté, les magasins haute couture de l'autre. Ils traversèrent Manhattan puis Brooklyn. Ils roulèrent ainsi longtemps. Le film semblait ne pas avoir de fin. Sur le compteur, les chiffres défilaient aussi à une allure fulgurante. Alors que le temps semblait suspendu, les dollars s'alignaient aux kilomètres parcourus. Histoire de narguer son attention, de lui rappeler qu'il était bien sur une planète où le temps s'écoulait indéfiniment.
Et puis le grand black s'engouffra dans une petite ruelle de Brooklyn. Un instant il prit peur de tomber dans une embuscade. De tout le trajet le chauffeur n'avait pas parlé hormis pour prononcer son inlassable "As you want, froggy !". Et pourtant le registre changeait enfin. Il se retourna et lui expliqua qu'il n'avait pas toute la nuit devant lui et qu'il fallait arrêter le manège. Il avait une famille à retrouver. Son tour était terminé. Alors il ajouta : "If you want to feel NY, froggy, you've to be here." Et prononçant ses mots il désigna la porte d'un bar mal éclairé, à la devanture verte et peu attrayante. Sur le fronton de cette demeure au charme bien loin de la flatterie il pouvait lire "A la taverne de Michel". En français. Quel intérêt y avait-il à pénétrer un bar français pour lui, le touriste français, qui ne connaissait rien d'autre justement que les bars français. Devant son air étonné, le chauffeur ajouta : "All is different in New York, even you're own country, froggy !!". Sur ces mots il tendit la main et dit : "It's 200 $". Devant son air étonné, le chauffeur lui désigna le compteur qui affichait déjà quatre heures de course. Il confia aux mains volumineuses tendues vers son portefeuille deux billets de cent et descendit de voiture. Puis il regarda filer le grand black.
La rue était quasi déserte. Il était plus de 23 h 00 et seuls quelques passants circulaient encore en quête sûrement d'un bon lit chaud où se blottir avant de reprendre le train train quotidien. Il se retourna pour admirer la devanture du bar. La peinture s'écaillait et les lettres "À la taverne de Michel" s'effaçaient presque. La pluie avait enfin cessée mais le froid qui s'engouffrait à travers son manteau le fit se décider à entrer. A défaut de trouver un hôtel, le grand black lui avait au moins déniché un endroit où se réchauffer en attendant des nouvelles de son vol. Et peut-être, au moins lui servirait-on un bon whisky.
Quand il pénétra dans le bar, il s'attendit à être jaugé de haut en bas comme le parfait touriste qu'il était. Au lieu de cela, les autres clients lui firent l'accueil qu'il se doit à un habitué, c'est-à-dire rien du tout. Ils n'avaient pas bougé d'un poil, à peine s'étaient-ils aperçus que quelqu'un venait d'entrer. De toute évidence, « on » l'attendait. Sur cette terra, il était l'incognita. Il était étranger à cette scène et en même temps il y était le bienvenu tel le fils perdu qu'on n'espérait plus revoir. Les autres se firent familiers à l'ouïe de son accent français. Ils l'invitèrent comme un ami, un frère alors que, lui, de son côté, tentait vainement de mettre de l'ordre dans la panique qui s'installait à l'intérieur de son crâne.
On lui proposa un verre, puis un autre. L'alcool déliant peu à peu le tissu d'angoisse, il se laissa prendre au jeu. Il fit ainsi la connaissance de ses compagnons de fortune.
A sa droite, il y avait d'abord Auguste, le poète déchu, venu en Amérique pour rencontrer la gloire. Il n'y avait rencontré que la déception mais se complaisait à espérer une célébrité incertaine où ses phrases toutes faites seraient collées aux lèvres des passants comme le chewing-gum aux baskets.
A sa gauche, suivait Charles-Henri qui, bien qu'héritier d'une immense fortune et de bonne famille, préférait la compagnie des soudards. Son père avait construit son empire dans les banques ou les assurances, il n'en était plus sûr lui-même. Il voulait que son fils reprenne le flambeau et fasse prospérer son entreprise. Quand Charles-Henri était arrivé à New-York, il s'était retrouvé face à un mur de dettes de jeu que son père avait accumulées et bien calées au fond de sa conscience.
Derrière, se trouvait Mathilde, une trentenaire débarquée de France dix ans auparavant. Actrice et danseuse, elle espérait percer à Broadway, sans succès. Petite « on » lui racontait qu'elle s'appelait « Mathilde » en l'honneur de l'actrice « Mathilda May » alors que la carrière de l'actrice avait débuté bien après sa naissance. Mais elle avait ce petit côté sauvage qui sied à la copie originale. Elle avait bien encore de la famille en France qui l'attendait mais elle n'avait plus le courage de revenir.
Dans un coin, quatre vieux beaux parleurs jouaient à la belote. Ils étaient en effervescence pour savoir qui de Raymond ou Pierrot avait triché. A eux seuls ils faisaient plus de bruit que tout le bar réuni.
Et puis enfin il y avait Michel, le tavernier. Lui était né à New-York. Le seul Américain de toute cette tripotée de déchus. De parents français, il avait assimilé très jeune les histoires d'un père alcoolique, nostalgique des bistrots parisiens. Ces anecdotes l'avaient conduit à ouvrir un bar en plein milieu de Brooklyn, calqué sur le mythique et malheureusement typique « troquet ». Les affaires marchaient plutôt bien pour lui contrairement à ces compagnons puisqu'il accueillait le jour de nombreux visiteurs venus découvrir un bout de la France. Le soir restait réservé aux pures Français de souche bien que quelques aventureux s'introduisent parfois au milieu de la populace.
Si en descendant de l'avion, Francis avait seulement pensé se retrouver là, il aurait sûrement bondi et rechigné. Pourtant la compagnie de ses hôtes incongrus le ravissait à cet instant. Il se sentait chez lui, devant le miroir de son enfance. Il retrouva des souvenirs dans chaque trait de ses nouveaux amis. Chaque personnage, chaque histoire lui renvoyait son passé en pleine face. Il revit ses échecs et ses réussites, ses amours, ses amitiés, son travail lassant. Sa vie défilait sous ses yeux, l'obligeant au constat effroyable de son existence ratée. Mais au lieu de pleurer, il en rit. A se tordre. Il partit dans un fou rire impensable. Il ne pouvait plus s'arrêter. Les autres qui, au début, l'avait regardé étonnés, le suivaient désormais dans son délire maniaque comme s'ils avaient tous attendu ce moment pour exploser.
Francis resta là encore longtemps à rire. Toute une vie à vrai dire. Ce soir-là, il tomba amoureux de New-York et de la Taverne de Michel. Il ne reprit jamais l'avion. Ne revit jamais Paris. Chaque jour il parcourt les rues de la ville, en quête de son dépaysement vital. Chaque pas le fait pénétrer une nouvelle contrée, rencontrer de nouvelles personnes, des inconnus de cultures diverses. Le soir quand la déprime le gagne, il retrouve Charles-Henri, Auguste, Mathilde et les autres à la taverne de Michel. C'est un morceau de la France, et le meilleur quoiqu'il en soit, qu'il goûte chaque soir. Et, souvent, la soirée se solde par le fou rire devenu bien fameux et coutumier surnommé par les clients New-Yorkais de passage le « Francis laugh ».
Petite Coline (terminé le 24 décembre 2007 ...)
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