Destination Madagascar

 

« Y a-t-il des antécédents dans votre famille, mademoiselle ? », m'a lancé le psy. Non mais, pour qui il se prend ? Cinquante euros la demi-heure pour me débiter autant de salades. J'aurais mieux fait de rester chez moi plutôt que d'écouter Léane.

 

« Bien sûr qu'il y a des antécédents psychiatriques, monsieur. Ma mère est complètement toc-toc mais ce n'est pas un scoop, vous savez. Tout le monde s'y est fait et sa folie passe parfois même pour de l'originalité.

- Non, non. Je ne voulais pas dire que vous êtes «toc-toc»», me répond-il moqueur. Là, il me prend carrément pour une blonde. «Je vous demandais si des membres de votre famille ont des tocs. Ce sont des troubles qui surviennent parfois dans des moments de stress mais qui se soignent très bien.»

 

            J'ai vu une émission à la télé un jour sur les tocs. C'était présenté par un type qui porte un nom d'avenue, ou quelque chose comme cela,  et franchement cela n'avait rien à voir avec mon cas. Moi, moi, moi, je n'ai pas de tocs.

           

            Devant mon air dubitatif, mon psy a repris calmement :

« Mademoiselle, veuillez répondre très vite à ces questions. Sans réfléchir, d'accord ?

- Oui, allez-y. Au point où j'en suis, ce ne sont pas quelques malheureuses questions qui vont me tuer.

- Mademoiselle, quel est ...

- Arrêtez de m'appeler «Mademoiselle», c'est déstabilisant à la fin. Bon certes je n'ai pas encore trouver l'âme soeur mais de là à me le rappeler à chaque phrase, c'est trop.

- Bon si vous voulez, Made..., hhhmm, pardon. Reprenons s'il vous plaît. Quel est votre chiffre fétiche ?

- Trois.

- Quelle est votre devise ?

- Jamais deux sans trois.

- Combien avez-vous d'oreillers sur votre canapé ?»

 

            Attendez, attendez, attendez. Elle est un peu ambiguë sa question, vous ne trouvez pas ? Bon si il veut me faire du rentre dedans, je ne suis pas contre. Il est plutôt bel homme en fait avec sa chevelure légèrement grisonnante. Mais j'ai pour code de ne jamais coucher avec des  hommes mariés. Je ne suis pas comme Léane, moi. J'ai ma fierté. Le jour où je me rabaisserai à ce genre de relation suicide c'est que je serai vraiment au bout du rouleau. Rougissant un peu, je lui ai répondu :

 

« Trois.

- Combien de fois frappez-vous avant d'entrer ?

- Vous n'aviez qu'à compter vous-même.

- Hhuumpff.

- Oui bon, trois fois.

- Au fait votre voiture vient de partir à la fourrière.

- Merde, merde, merde.»

 

            Je me suis précipitée à la fenêtre juste le temps de me rappeler que je n'ai pas de voiture. C'est bête. Mes dernières paroles sonnent dans ma tête comme une alarme. Il y a danger, Agathe.

 

« Mademoiselle (voilà qu'il recommence), j'ai le regret de vous dire que vous faites une fixation sur le chiffre trois.

- Pourquoi ?

- Cela c'est à vous de me le dire.

- Je croyais que c'était vous le psy. Vous êtes sensé détecter mes problèmes et les résoudre, non ?

- Oui, en effet, mais cela implique que nous travaillions ensemble pour «résoudre» ces problèmes. Mais nous verrons cela la semaine prochaine, répond-il en jetant un coup d'oeil à sa montre.»

 

            Pas fou !!!! Il me raccompagne à la porte avec son sourire craquant aux lèvres et me laisse mijoter pendant une semaine dans mon jus. Il sait que je vais revenir pour exiger la suite de cette analyse saugrenue. Mais, foi d'Agathe, je ne vais pas me laisser faire. Je sens bien que c'est un charlatan. Il m'amadoue avec quelques phrases savantes, m'intrigue et aimante mon portefeuille. « Chérie, prépare tes bagages, j'ai une nouvelle cliente naïve qui va nous payer nos vacances à Madagascar !!! » Il est hors de question que je laisse ce morceau de premier choix se payer du bon temps sur mon dos. Il faut que je trouve une parade, la question qui tue, celle qui déstabilise.

 

« Juste une question avant de partir. Comment étiez-vous certain que j'avais trois coussins sur mon canapé ?

- Coup de chance, je suppose !!! Vu que votre cas semble vraiment sérieux je me suis dit que c'était fort probable.

- Ah, vous me rassurez. Pendant un instant j'ai cru que vous flirtiez avec moi. Vous savez, un peu comme les images subliminales, le mot «canapé» s'est glissé dans la conversation malencontreusement, par une bienheureuse coïncidence ...»

 

            Devant son visage choqué, j'ai préféré m'abstenir. De toute évidence j'étais en train de passer pour encore plus cinglée et je m'acheminais lentement vers le territoire de la maladresse où je suis experte en la matière. Vive Madagascar !!!!

 

« Alors à la semaine prochaine.

- Oui, à la semaine prochaine.»

 

            Et voilà, c'est tout moi, je me suis encore faite embobinée et je n'ai rien vu venir. Me voilà embarquée dans la mode hebdomadaire des rendez-vous psy. Qu'ai-je fait pour tomber aussi bas que toutes ces pauvres filles tellement déprimées qu'elles se mettent à fantasmer sur leur psychanalyste ? En fait si, je sais.

 

            Au départ c'était un truc de rien du tout. Un petit grain de poussière qui s'est par malchance posé sur un immense tas de poussière et est vite devenu un désert de honte. Pourtant la honte, je connais. C'est un domaine où j'excelle. Ce jour-là je suis allée trop loin et je crois bien que je n'en reviendrai pas sans quelques équimoses indélébiles. Tout a commencé le jour où ma mère, sûrement sous l'emprise d'une drogue quelconque, m'a mise au monde et a décidé de m'appeler Agathe. Croyez-moi, porter ce prénom est une épreuve et vous l'avouer haut et fort aujourd'hui me demande beaucoup d'effort.

 

            Si cela ne tenait qu'au ridicule de mon prénom encore. Je n'ai pas ce qu'on pourrait qualifier de corps de rêve. En place et lieu d'un corps parfait, celui-ci est affublé de nombreux petits défauts qui m'embrouillent l'existence. J'ai un épi sédentaire qui squatte ma frange depuis l'âge de cinq ans. Une de mes incisives tente désespérément de se faire remarquer au milieu de ma dentition si parfaite. Mes seins tombent comme de grosses pastèques. Et comme si je n'en avais pas assez de deux, j'ai un troisième téton qui me vaut l'indétrônable réflexion : « Tiens, tu as un bouton !!! ». Et je passe encore sur toutes les cicatrices que mon corps dénombre comme une soldate revenant du front.

 

            Pourtant ce n'est pas mon prénom qui m'empoisonne le plus la vie ces derniers temps. Je me fais maître dans l'art de m'attirer les pires ennuis comme manquer de me faire virer par mon patron pour « excuses de névrosée ». C'était cela ou le psy. A votre avis, qu'ai-je choisi ? Mauvaise décision encore une fois. Mais entre le « chomdu » et le ridicule où je suis déjà impératrice c'était tout décidé. Toute cette histoire pour un café froid et un dossier en retard, enfin surtout un dossier en retard.

 

            Mon patron avait un rendez-vous décisif avec quelques autres pointures dans le domaine (ne me demandez pas lequel). Présenter ce dossier était donc capital mais il a oublié de préciser « à l'heure ». Je suis arrivée dans le hall de l'immeuble à l'heure certes mais je n'étais que dans le hall. On avait oublié de me préciser que la salle de conférence se trouvait au dixième étage avec ascenseur. Sauf que moi je déteste ces bêtes-là. « Foi d'Agathe, je prends les escaliers. » Mes rares cours de sport ne m'ont pas servi à grand chose.

 

            Premier étage : je survole les marches, légère comme la brise. Deuxième étage : mes pas se font un peu plus lourds mais je me sens d'une humeur sportive aujourd'hui. Troisième étage : Mon Dieu !! Je ne sens plus mes chevilles, hautes perchées sur mes escarpins. Retirons-les. Quatrième étage : je crois que pour me punir de mon juron, Dieu a tranformer mes pieds en enclumes. Cinquième étage : ouh la la !! Qu'est-ce que j'ai chaud. Mettez la climatisation s'il vous plaît. Sixième étage : Chaque marche est un enfer. Lever un pied, le poser sur la marche supérieure et prendre appui pour soulever le deuxième pied. Septième étage : centimètre par centimètre j'escalade la montagne. Je vois poindre les flocons de neige. Une tempête se prépare. Mon Dieu, non !!!! Ce sont des étoiles, je vais tomber dans les pommes. Huitième étage : je me repose un peu. Mes chevilles sont en feu. Un coup d'oeil dans ma petite glace me laisse voir un visage bouffi et rouge d'effort. Je suis un poisson rouge gonflé à l'hélium. Vite une petite retouche maquillage. Neuvième étage : mon repos n'a servi à rien, je traîne des boulets de 10 kilos et je compte les marches. Un ... deux ... trois ... Dixième étage : ça y est, j'y suis. J'espère être récompensée pour ma loyauté et mon courage. J'ai failli donner ma vie pour mon patron et son entreprise.

 

            Je suis rentrée essoufflée dans la salle de conférence. Vingt bonshommes se sont retournés au même moment. Je pouvais lire dans leur regard la peur, la surprise ou la moquerie. Etais-je si laide pour inspirer autant de dégoût ? Le visage le plus parlant restait tout de même celui de mon patron. Les yeux révulsés, contenant sa colère, il laissait transparaître la haine. J'étais dans la merde.

« Avez-vous une explication valable pour votre retard ?

- Retard ?

- Nous vous attendons depuis une heure et demi, Agathe.»

Lentement, un éclair lumineux a fait son chemin jusqu'à mon cerveau. Hier on a avancé d'une heure. A cela j'ajoute mon périple dans les escaliers du phare du licenciement et on obtient une heure et demi de retard. Merde, merde, merde.

« Alors, j'attends vos excuses.

- Je suis désolée, j'ai oublié que l'on changeait d'heure.» Etait-ce le moment de lui expliquer ma phobie des ascenseurs ?

« Je crois pourtant savoir que nous avons avancé d'une heure et non d'une heure et demi. »

Ils me mangeaient tous du regard, certains étouffaient quelques rires. D'autres éclataient ouvertement. Il fallait pourtant que je dise quelque chose. Au point où j'en étais je pouvais dire la vérité. Après tout, cette table doit bien compter quelques phénomènes aussi apeurés par les cages mobiles que moi, non ?

« J'ai pris les escaliers.

- Ah bon. L'ascenseur est en panne ? Pourtant je me souviens l'avoir pris ce matin même, me répond mon patron sérieusement vexé.

- J'ai la phobie des ascenseurs, monsieur.

- Ah! Vous plaisantez, Agathe, j'espère.

- Non, non. J'ai toujours eu peur qu'ils tombent en panne, moi dedans, ou qu'ils se décrochent et se pulvérisent au rez-de-chaussée.»

Agathe, arrête-toi, tu sombres dans le ridicule. Le silence s'est emparé de la salle, les regards médusés de ces cadres surpayés étaient effrayants. Puis ils tombèrent tous dans le plus uni des éclats de rire. Jamais je n'avais vu tous ces requins, en permanence en compétition, s'unir dans la plus parfaite osmose.

 

            Le stade du rire surmonté, mon patron m'a convoquée en aparté. Il m'a fait alors le plus long sermon que j'ai connu de toute ma vie. En résumé cela a donné :

« Agathe, je vous fais confiance depuis toujours, j'ai cru en votre potentiel la première fois que je vous ai vu, pourtant vous n'aviez pas les qualifications pour ce poste. Et jusque là je ne regrette pas mon choix. Vous travaillez très bien, mais ces derniers mois, j'ai remarqué, ainsi que mes collègues, quelques, comment dire, ... changements. Vous semblez ailleurs. Vous faites des crises d'hystérie, sans compter vos phobies extravagantes. Je n'irai pas par quatre chemins : soit vous allez voir un psy, Agathe, soit, je vous vire. Est-ce clair ? »

 

            Sur le coup je n'ai pas su trop quoi répondre à part « oui ». Mais maintenant que je suis sortie de cette séance de psychothérapie, je me demande si je n'aurais pas dû fuir une entreprise qui ne comprend pas mes peurs et mes désarrois. C'est presque de la discrimination psychologique. Dois-je quitter cette compagnie ou me plier au « Tais-toi et travaille » ? A vrai dire, j'attendais depuis longtemps le moment opportun de prendre mon indépendance, respirer l'air frais de la liberté quitte à m'enivrer de son parfum au point de basculer dans le pays des fauchés. Si le prix à payer est le chômage, je tente le coup. A partir d'aujourd'hui, foi d'Agathe, je change de vie. Bye, bye, impitoyables requins, l'océan est à moi maintenant. Et je compte bien explorer pleinement ce nouveau territoire ...

 

            Je flâne dans les rues de Paris à la recherche d'un nouvel horizon. Je sens que je m'en rapproche tout doucement. Les voies de la raison me font découvrir un autre « moi », un « moi » plus serein, confiant sur l'avenir. Je sais que la réussite m'attend quelque part. Peut-être au prochain tournant.

 

            La sonnerie de mon portable me fait revenir brutalement à la réalité. Avec une voix suave et déterminée à la fois, je réponds :

- Agathe, j'écoute.

- Agathe, vous n'écoutez donc jamais vos messages?!!! J'espère que votre petite séance vous a éclairci les idées. Vous êtes maintenant prête à vous reposer sur notre planète?

- Euh, oui. Enfin, justement je voulais vous parler de quelquechose. Je ...

- On en parlera plus tard. J'ai du travail. Puisque tout va bien, je vous attends à mon bureau demain matin à 9h tapantes.

- ...

- Agathe?!!! Vous m'entendez?

- Oui ... J'y serai.

- Bien à demain alors.

- A demain, dis-je faiblement avant de me rendre compte que je réponds au bip de la solitude.»

            Et le portable me répond inlassablement. Bip, bip, bip. Adieu romance et aventure ...

Petite Coline (Janvier 2007)

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